l’indépendance de nos ancêtres

Lors d’un récent stage d’immersion en nature, plusieurs champignons ont été observés au camp. 

Des chanterelles, des trompettes de la mort et des Lacaires Améthystes toutes comestibles. Mais aussi un polypore du bouleau auquel nous avons prêté une attention limitée en nous contentant de le nommer : Piptoporus Betulinus.

C’est le nom latin que j’ai communiqué au groupe et qui était le sien jusqu’en 2016 ou il fut renommé Fomitopsis Betulinus qui est désormais son nom scientifique. Son nom vernaculaire étant Polypore du bouleau.

Ce champignon possède un frère qui comme lui pousse sur les bouleaux : Fomes Fomentarius, autrement appelé Amadouvier. Ces deux frères appartiennent à l’ordre des polypores et partagent un autre point commun remarquable : tous deux étaient transportés dans une bourse par Ötzi, le célèbre homme des glaces retrouvé momifié, 5300 ans après sa mort dans les Alpes Italiennes.

Pourquoi Ötzi transportait-il ces deux champignons dans une bourse attachée à sa ceinture sur son flanc droit, c’est à dire à l’endroit ou un droitier accroche ses biens les plus précieux comme son couteau ?

L’apparition de la figure d’Ötzi dans ce stage d’immersion, à travers ce polypore est fortement symbolique et vient résonner avec certains questionnements et certaines idées reçues qui peuvent ébranler notre idée du « progrès » : nos ancêtres souffraient-ils de la faim, à quelle époque ? Jusqu’à quand ? Quelles compétences de nos ancêtres avons nous perdues ?

Ötzi vivait au néolithique final, il y à 5000 ans. Cette dernière période de la préhistoire marquée par l’abandon très lent, du mode de vie de chasseur-cueilleur nomade pour le mode de vie sédentaire de l’agriculture. 

Cette transition molle et très progressive sur une période d’environ 3000 ans pour l’Europe ne ressemble en rien à l’adoption enthousiaste d’un nouveau mode de vie révolutionnaire.

« Certes, la Révolution agricole augmenta la somme totale de vivres à la disposition de l’humanité, mais la nourriture supplémentaire ne se traduisit ni en meilleure alimentation ni en davantage de loisirs. Elle se solda plutôt par des explosions démographiques et l’apparition d’élites choyées. Le fermier moyen travaillait plus dur que le fourrageur moyen, mais se nourrissait moins bien. La Révolution agricole fut la plus grande escroquerie de l’histoire. [1] » 

Ötzi marchait donc sur cette frontière invisible entre nomadisme et sédentarité, préhistoire et histoire, sauvage et domestique, égalitarisme et hiérarchie, appartenance au monde et propriété privée.

300 000 ans d’histoire que notre espèce homo sapiens avait passés en petits groupes mobiles polyvalents devaient bientôt être relégués aux oubliettes sous le terme « préhistoire ». 

98% de notre existence sur Terre occultés par les 7000 dernières années avant notre présent. Ces 2% récents de notre histoire représentant au mieux une expérimentation hasardeuse, au pire une erreur temporaire qui vient contredire notre nature profonde aspirant au sauvage et à la liberté. 

Le dernier repas de l’homme des glaces était composé de viande et de graisse de bouquetin et de cerf, ainsi que d’épeautre cultivé. Un repas typiquement métissé de chasse et d’agriculture. Ötzi possédait encore les savoirs qui lui permettait de se nourrir, de se vêtir, de s’outiller et de se soigner dans la nature par la chasse et la cueillette même si celui-ci pratiquait déjà l’élevage et certaines formes de culture végétale. Une mauvaise récolte ou une maladie sur le troupeau pouvait encore être facilement compensée par la chasse, le piégeage de gibiers ou la cueillette de plantes sauvages.

Après la mort d’Ötzi avec la fin du néolithique, partout dans le monde l’expansion de la pratique agricole fit régresser les terres « libres » c’est à dire non accaparées par des fermiers bénéficiant du soutien armé d’une forme d’Etat. 

Lentement, les territoires de chasse et de cueillette ont diminué, marginalisés dans les zones les moins favorables.

Ainsi, c’est dans les déserts que certaines cultures de chasseurs-cueilleurs ont pu perdurer jusqu’à nos jours, comme les !Kung San du Kalahari ou les Aborigènes des terres d’Arnhem en Australie. 

À l’opposé, les terres les plus favorables ont vu croître des sociétés agricoles hautement hiérarchisées et spécialisées, grâce au pouvoir engendré par les surplus alimentaires. Ces civilisations en l’espace de quelques millénaires ont presque totalement oublié les compétences d’Ötzi et de ses contemporains.

« Une des principales prétentions (des) partisans de la narration du progrès perpétuel stipule que nous serions « bien mieux nourris » aujourd’hui qu’à l’époque préhistorique. Cette assertion repose sur l’hypothèse néo-hobbesienne selon laquelle la famine était courante avant que l’agriculture ne sauve la situation, ce qui est à peu près le contraire de la vérité. Les fourrageurs !Kung San du désert du Kalahari, par exemple, consomment en moyenne 2140 calories par jour, dont 93 grammes de protéines. Se nourrissant de plus de quatre-vingts plantes sauvages, il est peu probable qu’ils soient un jour confrontés à la famine qui menace les sociétés dépendantes d’à peine quelques plantes, lesquelles peuvent connaître et connaissent de mauvaises récoltes.(…) Les vestiges squelettiques montrent que les fourrageurs pouvaient connaître la faim, de temps à autre, mais pas la famine prolongée. En contraste, en 2014, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture estimait qu’environ 805 millions de personnes souffraient de sous-alimentation chronique. [2] »

An Gorta Mór , la grande famine. Cet épisode tragique a fait près d’un million de morts en Irlande entre 1845 et 1852.

Cette famine catastrophique est présentée comme la dernière de l’histoire européenne, mais elle était loin d’être la première et certainement pas la dernière dans le monde.

A cette époque la population dépendait majoritairement d’une seule culture : la pomme de terre. Quand celle-ci fut réduite à néant par l’attaque du mildiou, l’ensemble de la population fut touchée par la famine et les plus pauvres commencèrent à mourir. 

L’île de sept millions d’hectares comptait encore suffisamment de zones sauvages pour nourrir ses huit millions d’habitants.  

Des ressources alimentaires alternatives dont les usages étaient encore répandus à peine quelques générations en arrière étaient bien présentes parmi les plantes non cultivées au moment de la famine. Mais ces êtres humains civilisés et sédentarisés n’en avaient plus connaissance, il dépendaient du bon vouloir d’un gouvernement qui contrôlait les ressources alimentaires disponibles et ils mouraient.

Ils mouraient…, pas de faim, mais d’ignorance et de servitude. [3]

Le polypore du bouleau Fomitopsis Betulina pourrait être considéré comme un kit de premier secours à lui tout seul. Ötzi le transportait sous forme de tranches séchées enfilées sur un cordon de cuir dans sa bourse. Sous cette forme séchée il peut servir à préparer des infusions antiparasitaires, immunostimulantes, anti-inflammatoires et antibiotiques. 

L’hyménium (surface blanche inférieure des spores) est un puissant coagulant. Réduit en poudre ou appliqué frais, l’hyménium arrête les saignement, désinfecte une plaie et à un effet analgésique.

L’amadou Fomes Fomentarius a le pouvoir magique de transporter le feu endormi. Il contient une chair brune spongieuse qui développe une combustion lente après un contact avec une flamme ou une braise. 

Cela permet de transporter une braise au coeur du champignon pendant plusieurs heures d’un campement à l’autre en s’épargnant la fatigue physique de rallumer un feu par friction. 

Cette chair est également hémostatique et cicatrisante et peut fournir une sorte de coton absorbant. Comme le polypore du bouleau il possède des propriétés immunomodulatrices.

Alors, quand l’un de ces polypores précieusement transportés par Ötzi a fait son apparition dans ce stage d’immersion, j’ai vu la redécouverte des savoirs ancestraux, je me suis remémoré ces articles scientifiques qui parlent naïvement de la « découverte récente » des propriétés anti-inflammatoires, vermifuges et antiseptiques du polypore du bouleau. Je me suis dit que la frontière invisible sur laquelle marchait Ötzi il y a 5000 ans était peut-être à nouveau sous nos pieds.

Cette frontière entre sédentarité et nomadisme, histoire et posthistoire, domestique et sauvage, hiérarchie et égalitarisme, propriété privée et appartenance au monde.

Et que ces êtres humains réunis pour un stage en forêt étaient peut-être parmi les premiers à initier un retour vers le mode de vie qui a le plus longtemps réussi à notre espèce et à son biotope. Vers une manière d’habiter le monde, en relation avec notre milieu grâce aux savoir-faire ravivés dans nos gènes profondément façonnés par 98% de notre existence comme chasseurs-cueilleurs.

[1] Sapiens Yuval Noah Harari, Albin michel.

[2] Christopher Ryan, Civilisés à en mourir, éditions libre

[3] Il ne s’agit pas d’un jugement porté sur les Irlandais de cette époque, mais plutôt d’une observation qui s’applique aujourd’hui à la majorité de la population mondiale dépendante de gouvernements du fait de la perte de connaissance des ressources sauvages.

2 commentaires sur “l’indépendance de nos ancêtres

  1. Salut,

    Je sais pas si on peut répondre à des newsletters comme ça, et je ne le fais jamais.

    Mais là je voulais te remercier pour ce texte tellement juste qui fait tellement échos à tellement de choses en moi depuis quelques années (ça fait tellement de tellement…).

    Très intéressant, très vrai, très inspirant. Je ne trouve pas assez de mots pour décrire, mais vraiment ça m’a marqué. Fallait que je le dise haha.

    Merci beaucoup.

    Hâte de pouvoir un jour m’inscrire sur un de tes stages !!

    Bonne journée,

    Arnaud « Bubu » Burdloff

    06.31.94.79.06

    Accompagnateur en Montagne
    Encadrement stages de survie, vie sauvage et vie primitive ; Time-on-Target : https://www.t-o-t.fr/qui-sommes-nous/arnaud.html
    Membre de l’association Artisans de nature, stages de vie primitive : https://www.artisansdenature.com/
    Linktree : https://linktr.ee/arnaud_burdloff

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    • Salut Arnaud
      Merci beaucoup pour ton message.
      ça me fait bien plaisir de le lire et de savoir que mes écrits peuvent avoir un écho. ça m’encourage à écrire et partager encore.
      Au plaisir de te croiser un de ces quatres.
      Thomas

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