La mouche à viande et autres petits détails insignifiants

Dans cet extrait de la saga écrite par l’auteur australien Arthur Upfield, son héros, l’inspecteur Napoléon Bonaparte alias Bony mène l’enquête dans le bush. Bony utilise ses talents de pisteur hérités de sa mère aborigène et cherche les traces de deux chevaux pour élucider la disparition d’un gardien de troupeau.

Cet extrait illustre à la perfection la globalité de l’art du pistage, dans son usage des cinq sens, et sa prise en compte de l’ensemble des éléments d’un milieu : des insectes aux oiseaux en passant par les plantes, les mammifères et la météo. Tout ceci étant synthétisé par un esprit déductif.

« Les sourcils de Bony, qui se rejoignaient presque tant ils étaient froncés, se détendirent très vite en un sourire. Puis l’inspecteur les fronça à nouveau, plissa les yeux un instant en regardant le soleil, évalua rapidement l’ombre qu’il projetait et en conclut qu’il devait être dix heures et quart. Il décida de faire chauffer de l’eau dans son pot pour prendre le thé. (…) Un corbeau arriva du sud, décrivit un cercle autour d’un bloodwood, croassa deux fois et se posa dans un mulga, juste derrière la clôture, se postant tête penchée sur le côté pour surveiller cet étrange animal qui pouvait tuer d’un bruit et jeter pierres et bâtons. (…) Bony prépara du thé avec l’eau qui restait dans le pot et, emportant ce breuvage à l’ombre d’un vigoureux groseillier, il s’installa sur la terre douce et tiède pour siroter le liquide noir et fumer des cigarettes à la chaîne. Le corbeau lança un cri car le bloodwood lui masquait la vue, puis, en croassant, il décrivit un immense cercle avant de se percher dans un arbre qui lui permettait d’observer Bony, seuls sa tête noire et un œil globuleux restant visibles. (…)

Bloodwood

(…) Il marcha droit sur un mulga qui poussait à plusieurs mètres du bloodwood, plus près du portail de la route. Au pied de cet arbre, le sol était meuble et ne comportait pas de traces. Un mille-pattes aurait laissé sa marque sur cette page du Livre de la Brousse. Bony scruta le sol qui entourait l’arbre suivant. Là également, le sol était meuble, mais il y avait plusieurs feuilles de mulga mortes, longues, pointues et recourbées. Il aperçut les traces d’un petit oiseau et d’un scorpion de taille moyenne. Retournant au premier arbre, Bony scruta à nouveau le sol. Ses yeux étaient de simples têtes d’épingle bleues tant ils forçaient pour mieux repérer les moindres détails. Aucune page du Livre de la Brousse n’est entièrement blanche. Cette page avait été effacée, et cela moins de quarante-huit heures auparavant.

« Pour la première fois, non, la deuxième, de ma carrière, il semble que je sois opposé à des aborigènes, des adversaires de valeur s’il en est, des adversaires qui n’iraient jamais commettre les erreurs stupides que commet fatalement l’homme blanc, si intelligent, si hautement civilisé. Je me demande ce qui se passe. (…) Le corbeau croassa, puis, avec réalisme, gargouilla comme un homme qui s’étrangle. ― Du calme, lui dit Bony.

Mulga

Une mouche à viande bourdonna et Bony pivota pour la chercher. Il ne l’aperçut pas en vol mais il la vit lorsqu’elle se posa à terre, à trois mètres ou trois mètres cinquante du tronc. Le métis s’approcha, se baissa et renifla. Il sentit l’odeur d’un cheval. Le cheval blanc monté par Diana Lacy s’était trouvé ici, à l’ombre de cet arbre. Aucune trace de son passage n’était conservée. Le sol était lisse, trop lisse. De ses yeux qui remarquaient tout, il examina les arbustes environnants. Il n’arrivait pas à voir très loin, sauf le long de la clôture. De part et d’autre, les arbres se pressaient, formant une masse impossible à franchir sur plus d’une centaine de mètres. Il ne pouvait être sûr qu’on ne l’observait pas. Il était peut-être surveillé par mille espions cachés. De l’autre côté de la clôture, il eut l’immense satisfaction de constater qu’une marque brune, sur un tronc, avait été causée par le frottement d’une corde ― une longe. Autour de cet arbre, le sol était également lisse et exempt de traces, alors qu’ailleurs il était jonché de brindilles et envahi de pousses. Bony ne sentit pas d’odeur de cheval à cet endroit, et il ne découvrit pas non plus de matériau étranger retenu par les fils barbelés du grillage. Il passa une bonne heure à fureter dans un large cercle autour du bloodwood, et il eut beau discerner des zones où le sol était trop lisse et trop propre, il ne vit pas l’ombre d’une empreinte laissée par un sabot, une chaussure ou un pied nu. Il découvrit un objet particulièrement intéressant et significatif, une petite plume grise qui avait une tache rouge foncé sur un bord.

Corbeau freux

Pendant toute cette fouille, le corbeau était resté un spectateur attentif. Tantôt il croassait, narguant Bony avec grossièreté, tantôt il avait l’air ennuyé et perplexe. Le manque d’intérêt que lui témoignait l’inspecteur n’était qu’apparent. Tout en s’affairant, il n’oubliait pas sa présence un seul instant. D’après son comportement, il en conclut qu’on ne l’espionnait pas. Un espion, noir, blanc ou jaune, n’aurait pas pu rester ignoré de ce corbeau.

Empreintes de corneille

(…) Pourquoi quelqu’un était-il venu ici après le départ de Diana, et probablement après le départ de l’autre personne, dans le but de supprimer efficacement toute trace de la rencontre ? Ce n’était pas le vent qui avait accompli ce travail. Il n’avait pas soufflé suffisamment fort pour effacer l’empreinte d’un pied nu, a fortiori celles de sabots. Et il n’aurait pas laissé de petites zones de sol dépourvues de brindilles. L’être humain qui avait supprimé ces traces avait d’abord trempé ses pieds nus dans du sang, puis dans des plumes d’oiseau. Une fois le sang séché, les plumes y avaient adhéré ; c’était un moyen connu pour éviter de laisser la moindre empreinte. Un aborigène avait probablement été chargé de cette tâche. (…) Oui, il y avait une foule de questions, et une dernière exigeait elle aussi une réponse : est-ce que ce rendez-vous avait un lien quelconque avec la disparition de Jeffrey Anderson ? »

Upfield, Arthur W., L’os est pointé (The Bone is Pointed) (Inspector Bonaparte Mysteries t. 6) (pp. 95-102). (Function). Kindle Edition. 

Groupe de pisteureuses observant des traces de salamandre lors d’une évaluation traces et indices

Cette scène dépeint de manière très vivante toute la complexité et la richesse du pistage : l’absence d’empreinte est un indice qui compte autant qu’une empreinte, une petite plume tachée de sang renferme un sens décisif, les oiseaux révèlent ce que vous ne pouvez voir et les insectes révèlent ce que vous ne pouvez sentir. Patience et méthodologie accumulent les indices et racontent une histoire vivante.

Si ce savoir-faire vous inspire, venez rencontrer d’autres pisteurs et pisteuses expert.e.s et débutant.e.s lors de la prochaine évaluation traque les 22 et 23 novembre prochains près de Chantilly avec John Rhyder ou lors de la prochaine évaluation traces et indices les 6 et 7 décembre prochains près de Chantilly avec René Nauta.

Auteur : Thomas Baffault

5 commentaires sur “La mouche à viande et autres petits détails insignifiants

  1. Bonjour Thomas, Merci pour ce partage ! Je suis deja inscrite le 6/7. Est-ce qu’il y a assez d’inscrits? Dois-je faire un peu de pub ? Paul et moi gardons un excellent souvenir du stage sur les traces du cerf en forêt de Chantilly. As-tu l’intention d’en organiser un? Même juste avec toi, sans Ulrich et John ce serait super! À bientôt Patricia

    J’aime

    • Salut Patricia

      Merci pour ton message. Ça me fait plaisir que le stage de l’année dernière vous ait marqué. Je pense peut-être proposer un petit stage traque 20/21 novembre juste avant l’évaluation avec John (22/23) ça te tenterai ?

      à bientôt

      Thomas

      J’aime

      • Bonjour Thomas, Merci pour la proposition, cela me tente bcp Ais ce n’est malheureusement pas possible à cette date. Je n’étais pas au courant pour le we avec John. Comment peut-on être au courant de ces évaluations? Belle journée Patricia

        J’aime

Répondre à moutonnoirdesbois Annuler la réponse.